Eberswalde (Allemagne), envoyé spécial
« Tout était exaltant. Ce furent des moments d’une intensité extraordinaire. Les journées comptaient double. » Lutz Landmann se souvient de
l’effervescence qui régnait dans sa ville, il y a tout juste vingt ans. Eberswalde, petite cité industrielle à une cinquantaine de kilomètres de Berlin, a alimenté, elle aussi, le tourbillon de
la mobilisation populaire qui allait emporter le rideau de fer. « Rien à voir bien sûr avec les manifestations monstres de Leipzig ou de Berlin », poursuit notre interlocuteur,
aujourd’hui responsable administratif et qui fut alors dirigeant sur la ville du Nouveau Forum, cette association de citoyens désireux de changements. « Mais, ajoute-t-il, des centaines de
personnes investissaient tous les jours la place du marché. Ce qui était totalement inédit. »
Frustration de ne pas pouvoir voyager librement, ras-le-bol des pénuries qui ne cessaient de s’aggraver, des queues qui s’allongeaient devant les magasins.
Irrésistiblement, se souviennent tous les acteurs de l’époque à Eberswalde, montaient l’exaspération populaire, l’aspiration à être considérés comme des citoyens à part entière et non plus comme
des êtres immatures, placés sous surveillance par un État devenu paranoïaque, ne cherchant plus son salut à mesure qu’il s’affaiblissait que dans la Stasi, ces renseignements généraux prospérant
sur la structure étatiste comme une abominable excroissance cancéreuse. « Le décalage était sidérant », précise Lutz Landmann, entre le vécu de chacun et le monde virtuel de l’agit-prop
officielle célébrant « un peuple en marche vers la société socialiste », à l’occasion du quarantième anniversaire de la RDA (10 octobre 1989).
« Nous sommes le peuple », scandaient les manifestants sur la place du marché, pointant les contradictions entre l’idéal d’émancipation humaine, les
principes fondamentaux dont se revendiquait la RDA et la pratique du régime. Tous les acteurs du soulèvement pacifique rencontrés dans la ville nous tiendront le même discours : « Nous
voulions tous une meilleure RDA, plus démocratique, plus efficace sur le plan économique. » Hans Mai, le premier maire d’Eberswalde après la chute du mur, est formel : « Personne
ne voulait alors d’une réunification sous l’égide de la République fédérale. » Pourtant, très vite, c’est cet ordre du jour-là qui allait s’imposer. Les citoyens descendus dans la rue
allaient être dépossédés de leur mouvement et l’ex-RDA engloutie par l’Allemagne occidentale. « La révolution mange ses enfants », relève, mi-fataliste, mi-désabusé, Lutz Landmann,
évoquant le manque d’expérience des acteurs de l’Est.
Principale conséquence de cet Anschluss (annexion), vingt ans après, la ville reste confrontée à des problèmes existentiels et identitaires majeurs. Physiquement
elle a perdu près d’un quart de ses habitants. « Psychologiquement ses administrés continuent, comme moi, de se définir d’abord comme des Ossis (habitants de l’Est) avant de s’affirmer
citoyens allemands », souligne Wolf Rüdiger Forth, patron d’une petite entreprise d’électrotechnique, qui pourtant se définit par ailleurs lui-même comme « un gagnant de
l’unification ».
Eberswalde, qui abritait jadis un centre de construction de grues, un laminoir, une usine chimique, une fabrique de pâte à papier, a été brutalement
désindustrialisée. Seules quelques cheminées, conservées comme autant de vestiges historiques, rappellent encore ici ou là cette époque pas si lointaine, celle d’avant les ravages d’un cyclone
nommé Treuhand.
La holding fiduciaire chargée de gérer, avant de les privatiser ou de liquider, toutes les entreprises d’État de l’ex-RDA était contrôlée, de fait, par les plus
puissants des grands groupes ouest-allemands. D’où une mainmise sur les meilleurs morceaux des entreprises de l’Est ou (et) sur les marchés qu’elles contrôlaient.
Lutz Landmann a fait partie d’une commission chargée de représenter de manière informelle les intérêts de la cité auprès des équipes de la Treuhand. Il se souvient
de leur passage dans les bureaux d’une firme : « Une vraie orgie : une seule chose intéressait “l’expert”, le carnet des commandes internationales de cette entreprise de produits
chimiques dont il a vite décrété la liquidation. » Par la suite, il s’est avéré que l’homme de la Treuhand travaillait pour le compte d’une multinationale ouest-allemande qui a ainsi pu
mettre la main sur la liste des clients de l’usine d’Eberswalde à l’étranger.
Si de nombreuses entreprises étaient, sauf à y pratiquer une rénovation de fond en comble, incapables de survivre sur un marché allemand unifié du jour au lendemain
par le Deutsche Mark, il n’en était rien pour les deux firmes phares d’Eberswalde, le laminoir et la fabrique de grues. « L’une et l’autre étaient hautement compétitives puisqu’elles
exportaient dans le monde entier », souligne Fred Sponner, ancien cadre dirigeant du laminoir Walzwerk Finow. « Nous
avions des clients jusqu’en Suisse pour nos tubes d’acier. Quant
aux grues, c’était la fierté de la ville, on peut encore en voir aujourd’hui sur le port de… Hambourg. » Les deux entreprises ont été dépecées. Quelques ateliers, trois cents à quatre cents
emplois au total (sur près de 10 000 jadis) ont été préservés au milieu de vastes champs de ruines industrielles. Ils font de la sous-traitance pour les groupes de l’Ouest qui les contrôlent
tous. Parmi eux, un certain Ardelt. Signe particulier : le nom de ce fabricant de grues est attaché aux pires crimes nazis (voir ci-contre).
Fred Sponner n’était pas homme à retourner sa veste comme ces milliers d’autres dirigeants est-allemands qui ont monnayé promptement leur connaissance du terrain
pour faciliter le « débranchement » de toute concurrence potentielle venue de l’Est. Resté fidèle à son idéal communiste jusqu’au bout, il a été brutalement débarqué. « Quand je
suis arrivé le matin dans mon bureau, le nouveau directeur nommé par la Treuhand m’a dit : “Vous avez deux heures pour ranger vos affaires et quitter les lieux.” »
En l’espace de quelques mois une entreprise systématique de remplacement de tous les cadres formés dans l’ancienne RDA a été enclenchée. « C’était la condition
pour prendre le contrôle de toute une économie de façon irréversible », souligne Rainer Kattanek. Bardé des meilleurs diplômes de pédagogie et de psychologie de l’université Humboldt de
Berlin, il était chargé des programmes de formation du personnel dans un grand complexe agro-industriel, situé à la lisière de la ville. Aujourd’hui, il nous reçoit dans l’arrière-boutique de son
commerce de vélos dans la Eisenbahnstrasse. « Après avoir perdu mon poste, j’ai commencé à louer des vieux clous que j’avais réparés. Et maintenant les affaires marchent plutôt bien »,
explique-t-il sourire aux lèvres.
Pas question de larmoyer ou de verser dans l’« Ostalgie », comme le font certains, ce qui l’horripile : « Ça ne sert à rien, d’autant que
personne ici, pas même ceux-là, ne voudrait revenir à l’ancien système. » Digne et droit, le marchand de cycles est devenu l’un des membres éminents de la chambre de commerce de la
cité ; mais quand nous lui demandons, quelques instants plus tard, s’il lui en a coûté de renoncer à exercer sa spécialité, l’émotion est manifeste : « La blessure n’est toujours
pas tout à fait refermée. J’ai ressenti ça comme une injustice, un gâchis pour moi-même et pour les autres. »
Situation diamétralement opposée pour Josef Keil. Comme des milliers d’autres, il a été envoyé lui en mission en terre est-allemande pour la mettre le plus
rapidement possible aux normes du nouvel ordre économique et social. Il nous reçoit dans son vaste bureau directorial au siège de la Sparkasse (la caisse d’épargne de l’arrondissement de Barnim).
« Je ne suis pas venu ici par idéalisme mais pour ma carrière. J’étais à Bochum dans la Ruhr et jamais je n’aurais pu rêver là-bas avoir accès à un tel poste aussi rapidement. »
Honnêteté intellectuelle, cynisme ? Difficile de cerner le personnage. Hâbleur, un brin provocateur, membre dirigeant du SPD local (tendance Schröder), il est manifestement sur la défensive
quand on aborde son rôle éventuel dans la chasse aux sorcières, cette sorte de Stasi à l’envers, que vont déclencher les nouvelles autorités. « On m’a approché effectivement pour me demander
si je n’étais pas prêt à fournir des renseignements afin de débrancher définitivement l’ex-nomenklatura de la RDA. Mais j’ai refusé de le faire. J’ai toujours considéré cela comme
contre-productif. » Pour le reste, Josef Keil assume tout : le rôle de la Sparkasse qui a accompagné le travail de la Treuhand, la « thérapie de choc » contre l’explosion du
chômage (près de 20 % de personnes privées d’emploi selon les chiffres officiels sur la cité).
Pourtant « la réforme Hartz IV du marché du travail est sans contestation la plus honnie des mesures prises dans la dernière décennie », affirme Wolfgang
Sachse, chef du groupe de Die Linke au conseil municipal. Au total plus du tiers de la population d’Eberswalde vit toujours aujourd’hui soit de l’aide sociale (les 390 euros accordés par Hartz IV
aux chômeurs de longue durée, sans travail depuis plus d’un an), soit de petits boulots sous-payés. Et ceux qui ont la chance d’avoir conservé un emploi plus stable « bénéficient »
d’accords tarifaires est-allemands spécifiques, qui leur octroient, à qualification égale, de 20 % à 30 % de salaire en moins pour un temps de travail plus long. Le paysage urbain
lui-même transpire ce malaise social : la ville est couverte de magasins de hard discount et sur la place du marché « il ne se passe pas une semaine sans qu’une échoppe moyenne gamme
ou un troquet ne ferme », relève Wolfgang Sachse.
Die Linke a rassemblé le tiers des électeurs de la cité lors de la récente élection du Bundestag. L’engagement de ce parti pour la justice sociale et surtout le
sentiment des habitants qu’il demeure l’unique moyen politique de défendre les intérêts est-allemands bafoués ont boosté son succès. Comme est ultra-majoritaire ici le sentiment qu’une
unification allemande, au sens propre du terme, n’a jamais vraiment eu lieu.
Bruno Odent (l'Humanité).