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Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /2010 11:50
salah.jpg par Patrick Le Hyaric

Salah se souvient de son arrestation il y a 5 ans, le 13 mars 2005, des interrogatoires, de ses transferts, etc.….. Une de ses préoccupations est le sort réservé aux enfants dans les tribunaux et les prisons de l’occupation israélienne. Il est parvenu à nous transmettre le message suivant.

Chers camarades,

Je souhaite tout d’abord remercier du fond du cœur toutes celles et ceux qui se souviennent avec moi et ma famille que 5 ans déjà sont passés et que je partage avec d’autres camarades une petite cellule dans une prison israélienne. Merci pour les rassemblements et manifestations organisés un peu partout en France.

L’enfance perdue

La cause des enfants palestiniens dans les prisons de l’occupation est un sujet douloureux dont je souhaite vous parler.

Les associations n’épargnent pas leurs efforts pour donner la priorité à l’enfance, développer des programmes de divertissement pour protéger les enfants et favoriser leur développement naturel.

Apres 5 ans passés en prison, je me demande comment il est possible en même temps de voir ici l’enfance persécutée et défigurée.

Le monde doit savoir qu’il y a entre 300 et 350 enfants détenus dans les prisons israéliennes dans des circonstances très dures, ils sont en effet traités comme des détenus adultes, ils sont séparés de leurs familles, certains n’ ont pas droit aux visites familiales pour des motifs sécuritaires et si les visites sont permises, ils ne peuvent avoir aucun contact physique avec leurs parents.

Dans l’enceinte de la prison, l’intervention d’organismes internationaux n’est pas permise et les enfants ne reçoivent aucune aide psychologique alors qu’ils sont dans un environnement étranger, loin de l’école ou de la famille. Au contraire les israéliens utilisent tous les moyens de pression pour détruire leur jeunesse.

Les enfants sont le plus souvent jugés dans des tribunaux militaires comme les adultes, ils ont droit au même traitement que les plus vieux dans les tribunaux illégitimes que sont les tribunaux militaires de l’occupation.

Il n’existe pas de tribunaux pour mineurs même si Israël a signé un traité sur les droits de l’enfant, ceci apparemment ne concerne pas les enfants palestiniens.

Avez-vous entendu parler du petit Hassan Muhtaseb ? Il y a 3 semaines, deux frères âgés de 10 et 12 ans ont été arrêtés à Hébron puis emprisonnés.

Le petit a été libéré 10 heures plus tard mais le deuxième, Hassan, a été interrogé puis envoyé en prison, il a été ensuite amené au tribunal militaire d’Ofer les mains et les pieds liés. Pendant l’audience, son avocate Lea Tsemel lui a offert un ballon qu’elle a gonflé avant de commencer à plaider. Le juge militaire était gêné et s’est cache la tête derrière son ordinateur… Hassan a été libéré sous caution après avoir été interrogé et mis en cellule…

Prison de Guiboa, section 4 le 13 mars 2010

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Mardi 2 mars 2010 2 02 /03 /2010 16:00
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Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /2010 16:00

patrick-le-hyaric2Les promoteurs du traité de Lisbonne n’avaient cessé d’expliquer que ce texte n’avait pour seul objectif que d’organiser les institutions. Ceci est faux. Mais passons. Prenons-les au mot. Ce traité rentre maintenant de force en application au mépris du vote des peuples. Et depuis quelques jours, un mois à peine après le début de sa mise en application : stupéfaction ! Dans les mêmes journaux où l’on nous avait rabâché les bienfaits de ce traité dit « institutionnel », on se réveille et on s’aperçoit que depuis le 1er janvier nous n’avons plus un Président, mais deux. M. Van Rompuy, désigné par le Conseil des chefs d’Etats européens et M. Zapatero, premier ministre espagnol, toujours au nom de la présidence tournante, dont on avait cru comprendre qu’elle disparaîtrait parce que, paraît-il, il fallait un président « stable » à l’Europe. Et ce n’est pas tout. Il y a encore un autre président : celui de la Commission européenne, M. Barroso et ses vingt sept commissaires. Et puis il y a maintenant un « ministre des affaires étrangères, Mme la baronne Ashton. Elle aura un service diplomatique de plus de 5000 personnes à sa disposition. Et puis il y a le Président du Parlement européen qui n’a toujours aucun pouvoir d’initiative législative.

 Il paraît que M. Henry Kissinger s’était plaint de ne pas connaître le numéro de téléphone de l’Europe, sous-entendant qu’il n’y trouvait pas d’interlocuteur. On vient de lui installer un véritable standard ! Mais la véritable question est de savoir si avec tout ce beau monde l’Europe est plus démocratique ? Absolument pas ! Les peuples sont toujours aussi peu écoutés.

 Va-t-elle améliorer le sort quotidien de 500 millions d’européens ? Non. C’est toujours la mise en concurrence qui aggrave le chômage, pousse à la concentration, à l’élimination de nos communes, à la fermeture des services publics, qui étrangle la petite et moyenne paysannerie, qui oblige à réduire les dépenses sociales et publiques, c’est-à-dire porte des coups à la sécurité sociale, aux retraites, pousse à la fermeture d’hôpitaux ou de tribunaux.

 Cela permet-il à l’Union européenne de jouer un rôle positif contre la crise globale mondiale ? Pas du tout.

 Aujourd’hui la Banque centrale qui a les mains libres laisse et fait monter la valeur de l’Euro contre nos industries, l’agriculture et les services. Bref, l’Euro fort produit du chômage. Et malgré des discours sur la « moralisation du capitalisme », les banquiers ont, à nouveau, rempli leurs coffres-forts tandis que les travailleurs des villes et des campagnes sont de plus en plus dépouillés. De plus en plus de paysans sont dans la détresse, comme des retraités ou des salariés devenus pauvres.

 Qui aurait cru, il y a encore quelques années que des agriculteurs devraient déposer des dossiers pour obtenir le RSA ? Et si rien n’est fait, nous risquons d’affronter une hécatombe de fermetures d’exploitations agricoles et une aggravation du chômage.

 Non seulement il n’y a aujourd’hui aucune volonté de construire une Europe sociale et solidaire, mais les traités européens poussent à démolir les systèmes nationaux de protection sociale.

 Des pays européens eux-mêmes risquent d’être en faillite comme la Grèce, l’Italie, le Portugal, l’Irlande. Où est la solidarité européenne ? Où se trouve le nouveau projet européen indispensable ? Nulle part ! Par contre l’injustice, les inégalités sont partout. Des mobilisations unitaires sociales et politiques sont plus que jamais indispensables pour le pouvoir d’achat, l’emploi, les services publics, les communes. Les travailleurs et les retraités de toute l’Europe doivent s’unir pour le progrès et la justice sociale, l’égalité et la fraternité.

Patrick Le Hyaric

Directeur de L’Humanité et de L’Humanité Dimanche 

 Député Front de Gauche au parlement Européen

vice président  du groupe  GUE / NGL  au parlement européen

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Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 11:51

Par Patrick Le Hyaric


Nous avons apporté, la semaine dernière, notre pierre au débat sur la fin du mur de Berlin. Nous avons dit à quel point il était nécessaire de tirer tous les enseignements de cet événement historique, qui restera un des faits les plus saillants de l’entrée dans un nouveau siècle.

Qu’il s’agisse de la nature du système qu’il représentait et des raisons pour lesquelles un type de transformation sociale marquée par le stalinisme et le soviétique a échoué, rien ne doit être occulté, surtout quand s’impose le constat que la chute du mur n’a pas rendu la mondialisation capitaliste plus acceptable. Bien au contraire !

Certes, les grands médias ont multiplié les émissions spéciales jusqu’à l’overdose, mais ont-il pleinement contribué à une véritable confrontation des points de vue, des interprétations et des enseignements possibles? Je ne le pense pas. Trop souvent, ils sont apparus au service d’une pensée unique : faire que cet échec patent se confonde avec celui de l’idée  communiste. D’ailleurs, peu d’historiens, d’analystes, de responsables de la gauche, communistes ou non, ont été invités à débattre sérieusement de l’après chute du mur de Berlin. Pourquoi tenter ainsi d’enfermer la réflexion de nos concitoyens dans le cadre étriqué d’un système capitaliste indépassable ? Tout simplement parce que ce dernier, en crise profonde, fait la démonstration de son incapacité à apporter à chacun dans le monde de quoi se nourrir, se loger, travailler, se soigner, s’éduquer, se cultiver…bref, de quoi vivre humainement.  D’ailleurs un sondage réalisé auprès de 29 000 personnes de l’Union Européenne, pour la BBC, montre que plus du quart de ceux qui ont répondu à cette enquête, estiment que le système capitaliste est « mauvais par essence » et doit être remplacé par un autre système économique. A l’opposé, le message subliminal de ces derniers jours a consisté à demander aux peuples d’accepter la vie telle qu’elle est à un moment où précisément l’attente d’autre chose grandit. On comprend mieux pourquoi, par exemple, les aspirations des populations des pays de l’Est avant et après la chute du mur de Berlin ne sont pas mises en débat. Leur vie actuelle sous le joug de l’ultra-libéralisme le plus sauvage, leur insertion dans une construction européenne ultra-capitaliste non plus. Comme partout dans le monde, ces peuples ont rêvé et aspiré à la liberté, à la démocratie, à l’amélioration de leur niveau de vie, mais pas à ce capitalisme débridé. Ils ont, à coup sûr, encore moins rêvé de devenir une variable d’ajustement de l’Europe capitaliste. C’est pourtant ce qu’on leur impose aujourd’hui.

Ainsi la semaine dernière, un conseiller du Président de la République a proposé à une organisation professionnelle agricole d’installer en Pologne ou en Roumanie une agence d’embauche d’ouvriers agricoles, rémunérés sous les conditions sociales de ces pays, pour travailler en France. Il s’agit en fait de l’application de la fameuse et honteuse directive  européenne « Bolkestein ». Ajoutons que c’est aussi la semaine dernière que le pouvoir a entamé un processus de taxation des congés pour accident du travail, à l’instant même où le bouclier fiscal pour les riches est reconduit et qu’il est envisagé la suppression de la taxe professionnelle.

Pas besoin de faire un sondage pour savoir que personne n’a voulu, à l’Est, abattre un mur pour être surexploité, mis en concurrence, dans le but d’abaisser la rémunération du travail dans les premiers pays fondateurs de la Communauté européenne.

On aimerait d’ailleurs qu’autant de temps d’antenne et de pages de journaux soient consacrés aux nouveaux murs qui sont érigés partout contre et entre les individus et leur possibilité d’accès aux droits humains fondamentaux.

A occulter cette réalité, les peuples risquent d’être désemparés, désarmés, enfermés derrière le mur du capitalisme le plus débridé, avec des conséquences sur la montée des nationalismes, des populismes et des chauvinismes de toute sorte. A ceci s’ajoute depuis quelques jours l’amplification d’une atmosphère délétère d’où sortent des caves des droites françaises des affaires qui se succèdent et qui sont portées aujourd’hui devant les tribunaux, pendant qu’à gauche le débat porte insuffisamment sur les moyens de dépasser la crise actuelle, dans un processus de réformes anti et post-capitalistes.

Cela aboutit à détourner encore plus de citoyens du vote, à quelques mois des élections régionales tandis que le pouvoir de droite tente de mobiliser, non sans mal, un électorat avec les vieux thèmes sécuritaires, xénophobes, avec notamment son « identité nationale ».

L’information, la confrontation idéologique, l’action, le vote sont plus que jamais indispensables au moment où la politique sarkozyste détruit les droits sociaux, utilise le thème de l’écologie comme un leurre au lieu de s’attaquer réellement à la crise écologique et  alors que des pans de démocratie sont rognés.

Le mur de la pensée unique, pilier du mur de l’argent, doit aussi être abattu.

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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 16:30
L’unification n’a jamais vraiment eu lieu. Elle s’est transformée en une annexion par l’Allemagne occidentale. à l’opposé de l’aspiration des manifestants de l’automne 1989.

Eberswalde (Allemagne), envoyé spécial

« Tout était exaltant. Ce furent des moments d’une intensité extraordinaire. Les journées comptaient double. » Lutz Landmann se souvient de l’effervescence qui régnait dans sa ville, il y a tout juste vingt ans. Eberswalde, petite cité industrielle à une cinquantaine de kilomètres de Berlin, a alimenté, elle aussi, le tourbillon de la mobilisation populaire qui allait emporter le rideau de fer. « Rien à voir bien sûr avec les manifestations monstres de Leipzig ou de Berlin », poursuit notre interlocuteur, aujourd’hui responsable administratif et qui fut alors dirigeant sur la ville du Nouveau Forum, cette association de citoyens désireux de changements. « Mais, ajoute-t-il, des centaines de personnes investissaient tous les jours la place du marché. Ce qui était totalement inédit. »

Frustration de ne pas pouvoir voyager librement, ras-le-bol des pénuries qui ne cessaient de s’aggraver, des queues qui s’allongeaient devant les magasins. Irrésistiblement, se souviennent tous les acteurs de l’époque à Eberswalde, montaient l’exaspération populaire, l’aspiration à être considérés comme des citoyens à part entière et non plus comme des êtres immatures, placés sous surveillance par un État devenu paranoïaque, ne cherchant plus son salut à mesure qu’il s’affaiblissait que dans la Stasi, ces renseignements généraux prospérant sur la structure étatiste comme une abominable excroissance cancéreuse. « Le décalage était sidérant », précise Lutz Landmann, entre le vécu de chacun et le monde virtuel de l’agit-prop officielle célébrant « un peuple en marche vers la société socialiste », à l’occasion du quarantième anniversaire de la RDA (10 octobre 1989).

« Nous sommes le peuple », scandaient les manifestants sur la place du marché, pointant les contradictions entre l’idéal d’émancipation humaine, les principes fondamentaux dont se revendiquait la RDA et la pratique du régime. Tous les acteurs du soulèvement pacifique rencontrés dans la ville nous tiendront le même discours  : « Nous voulions tous une meilleure RDA, plus démocratique, plus efficace sur le plan économique. » Hans Mai, le premier maire d’Eberswalde après la chute du mur, est formel  : « Personne ne voulait alors d’une réunification sous l’égide de la République fédérale. » Pourtant, très vite, c’est cet ordre du jour-là qui allait s’imposer. Les citoyens descendus dans la rue allaient être dépossédés de leur mouvement et l’ex-RDA engloutie par l’Allemagne occidentale. « La révolution mange ses enfants », relève, mi-fataliste, mi-désabusé, Lutz Landmann, évoquant le manque d’expérience des acteurs de l’Est.

Principale conséquence de cet Anschluss (annexion), vingt ans après, la ville reste confrontée à des problèmes existentiels et identitaires majeurs. Physiquement elle a perdu près d’un quart de ses habitants. « Psychologiquement ses administrés continuent, comme moi, de se définir d’abord comme des Ossis (habitants de l’Est) avant de s’affirmer citoyens allemands », souligne Wolf Rüdiger Forth, patron d’une petite entreprise d’électrotechnique, qui pourtant se définit par ailleurs lui-même comme « un gagnant de l’unification ».

Eberswalde, qui abritait jadis un centre de construction de grues, un laminoir, une usine chimique, une fabrique de pâte à papier, a été brutalement désindustrialisée. Seules quelques cheminées, conservées comme autant de vestiges historiques, rappellent encore ici ou là cette époque pas si lointaine, celle d’avant les ravages d’un cyclone nommé Treuhand.

La holding fiduciaire chargée de gérer, avant de les privatiser ou de liquider, toutes les entreprises d’État de l’ex-RDA était contrôlée, de fait, par les plus puissants des grands groupes ouest-allemands. D’où une mainmise sur les meilleurs morceaux des entreprises de l’Est ou (et) sur les marchés qu’elles contrôlaient.

Lutz Landmann a fait partie d’une commission chargée de représenter de manière informelle les intérêts de la cité auprès des équipes de la Treuhand. Il se souvient de leur passage dans les bureaux d’une firme  : « Une vraie orgie  : une seule chose intéressait “l’expert”, le carnet des commandes internationales de cette entreprise de produits chimiques dont il a vite décrété la liquidation. » Par la suite, il s’est avéré que l’homme de la Treuhand travaillait pour le compte d’une multinationale ouest-allemande qui a ainsi pu mettre la main sur la liste des clients de l’usine d’Eberswalde à l’étranger.

Si de nombreuses entreprises étaient, sauf à y pratiquer une rénovation de fond en comble, incapables de survivre sur un marché allemand unifié du jour au lendemain par le Deutsche Mark, il n’en était rien pour les deux firmes phares d’Eberswalde, le laminoir et la fabrique de grues. « L’une et l’autre étaient hautement compétitives puisqu’elles exportaient dans le monde entier », souligne Fred Sponner, ancien cadre dirigeant du laminoir Walzwerk Finow. « Nous 
avions des clients jusqu’en Suisse pour nos tubes d’acier. Quant aux grues, c’était la fierté de la ville, on peut encore en voir aujourd’hui sur le port de… Hambourg. » Les deux entreprises ont été dépecées. Quelques ateliers, trois cents à quatre cents emplois au total (sur près de 10 000 jadis) ont été préservés au milieu de vastes champs de ruines industrielles. Ils font de la sous-traitance pour les groupes de l’Ouest qui les contrôlent tous. Parmi eux, un certain Ardelt. Signe particulier  : le nom de ce fabricant de grues est attaché aux pires crimes nazis (voir ci-contre).

Fred Sponner n’était pas homme à retourner sa veste comme ces milliers d’autres dirigeants est-allemands qui ont monnayé promptement leur connaissance du terrain pour faciliter le « débranchement » de toute concurrence potentielle venue de l’Est. Resté fidèle à son idéal communiste jusqu’au bout, il a été brutalement débarqué. « Quand je suis arrivé le matin dans mon bureau, le nouveau directeur nommé par la Treuhand m’a dit  : “Vous avez deux heures pour ranger vos affaires et quitter les lieux.” »

En l’espace de quelques mois une entreprise systématique de remplacement de tous les cadres formés dans l’ancienne RDA a été enclenchée. « C’était la condition pour prendre le contrôle de toute une économie de façon irréversible », souligne Rainer Kattanek. Bardé des meilleurs diplômes de pédagogie et de psychologie de l’université Humboldt de Berlin, il était chargé des programmes de formation du personnel dans un grand complexe agro-industriel, situé à la lisière de la ville. Aujourd’hui, il nous reçoit dans l’arrière-boutique de son commerce de vélos dans la Eisenbahnstrasse. « Après avoir perdu mon poste, j’ai commencé à louer des vieux clous que j’avais réparés. Et maintenant les affaires marchent plutôt bien », explique-t-il sourire aux lèvres.

Pas question de larmoyer ou de verser dans l’« Ostalgie », comme le font certains, ce qui l’horripile  : « Ça ne sert à rien, d’autant que personne ici, pas même ceux-là, ne voudrait revenir à l’ancien système. » Digne et droit, le marchand de cycles est devenu l’un des membres éminents de la chambre de commerce de la cité  ; mais quand nous lui demandons, quelques instants plus tard, s’il lui en a coûté de renoncer à exercer sa spécialité, l’émotion est manifeste  : « La blessure n’est toujours pas tout à fait refermée. J’ai ressenti ça comme une injustice, un gâchis pour moi-même et pour les autres. »

Situation diamétralement opposée pour Josef Keil. Comme des milliers d’autres, il a été envoyé lui en mission en terre est-allemande pour la mettre le plus rapidement possible aux normes du nouvel ordre économique et social. Il nous reçoit dans son vaste bureau directorial au siège de la Sparkasse (la caisse d’épargne de l’arrondissement de Barnim). « Je ne suis pas venu ici par idéalisme mais pour ma carrière. J’étais à Bochum dans la Ruhr et jamais je n’aurais pu rêver là-bas avoir accès à un tel poste aussi rapidement. » Honnêteté intellectuelle, cynisme  ? Difficile de cerner le personnage. Hâbleur, un brin provocateur, membre dirigeant du SPD local (tendance Schröder), il est manifestement sur la défensive quand on aborde son rôle éventuel dans la chasse aux sorcières, cette sorte de Stasi à l’envers, que vont déclencher les nouvelles autorités. « On m’a approché effectivement pour me demander si je n’étais pas prêt à fournir des renseignements afin de débrancher définitivement l’ex-nomenklatura de la RDA. Mais j’ai refusé de le faire. J’ai toujours considéré cela comme contre-productif. » Pour le reste, Josef Keil assume tout  : le rôle de la Sparkasse qui a accompagné le travail de la Treuhand, la « thérapie de choc » contre l’explosion du chômage (près de 20 % de personnes privées d’emploi selon les chiffres officiels sur la cité).

Pourtant « la réforme Hartz IV du marché du travail est sans contestation la plus honnie des mesures prises dans la dernière décennie », affirme Wolfgang Sachse, chef du groupe de Die Linke au conseil municipal. Au total plus du tiers de la population d’Eberswalde vit toujours aujourd’hui soit de l’aide sociale (les 390 euros accordés par Hartz IV aux chômeurs de longue durée, sans travail depuis plus d’un an), soit de petits boulots sous-payés. Et ceux qui ont la chance d’avoir conservé un emploi plus stable « bénéficient » d’accords tarifaires est-allemands spécifiques, qui leur octroient, à qualification égale, de 20 % à 30 % de salaire en moins pour un temps de travail plus long. Le paysage urbain lui-même transpire ce malaise social  : la ville est couverte de magasins de hard discount et sur la place du marché « il ne se passe pas une semaine sans qu’une échoppe moyenne gamme ou un troquet ne ferme », relève Wolfgang Sachse.

Die Linke a rassemblé le tiers des électeurs de la cité lors de la récente élection du Bundestag. L’engagement de ce parti pour la justice sociale et surtout le sentiment des habitants qu’il demeure l’unique moyen politique de défendre les intérêts est-allemands bafoués ont boosté son succès. Comme est ultra-majoritaire ici le sentiment qu’une unification allemande, au sens propre du terme, n’a jamais vraiment eu lieu.

Bruno Odent (l'Humanité).

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